24 novembre 2008

# 2 BACK TO MONO : THE DAMION INSIDE ME

 Pluie violette

Alors que le festival Entrevues débute, Bertrand Loutte livre, en chronique familiale du regretté Tim Hardin, son second post.

Depuis le temps que je ressasse tout ça, il faudra bien qu’un jour je me décide à rendre visite à Damion. Damion et moi avons sensiblement le même âge. Je suis né une poignée de jours avant l’accident de moto de Dylan, et lui peu de temps après. Il passa d’ailleurs ses premières années près de Woodstock, à quelques encablures de là où un Dylan convalescent portait le deuil de sa Triumph 500 fracassée.
Aux dernières nouvelles (plus très fraîches), Damion vivait près d’Orlando, Floride, se partageant entre une activité d’artiste peintre et un job dans l’immobilier. La première fois où j’ai vraiment prêté attention à Damion Hardin, ce fut après l’achat, il y a deux ans, d’un album méconnu de son père, « Suite for Susan Moore and Damion – We are one, one, all in one ». J’avais alors été d’abord attiré par la photo de Susan Moore, belle comme une Chiara Mastroianni pré-raphaélite, sur le verso de la pochette (et je me souvenais que sur celle de « Tim Hardin II », on la découvrait déjà, enceinte de son fils). Immédiatement, cet album de 1969, probablement la plus bouleversante déclaration d’amour conjugal et paternel jamais gravée sur cire, avait scellé mon rapport passionnel à la musique de Tim Hardin. Pourtant, j’écoutais moins ce disque que je ne le regardais, revenant inlassablement à la photo, sur la pochette intérieure, de Tim avec ce petit garçon comme empêtré dans sa blondeur. Limite expérimental, traversé par des passages récitatifs et des instrumentaux au piano claudiquant, « Suite for Susan Moore… » fut un échec commercial (Johnny Hallyday, qui avait pourtant transformé « If I were a carpenter » en une scie émoussée, ne l’a sûrement jamais écouté) et amoureux, précipitant la rupture entre Tim et Susan, et renvoyant le chanteur à ses démons opiacés. Séparé de son fils, Tim Hardin ne s’en remit jamais vraiment, entama un chemin de croix dans la poudreuse comparable à celui de Jackson C. Frank, autre mythe folk en lambeaux, et finit par crever seul, overdosé dans une chambre d’hôtel en décembre 1980.

Passablement obsédé par la portée tragique de ce disque, je me souvins un soir que traînait dans les tréfonds de ma discothèque une copie défraîchie et délaissée de « Bird on the wire », un album de 1971 que j’avais glané dans un bac à soldes à la fin des 80’s. Y retournant, je découvrais que là aussi, au cœur de la pochette gatefold, il y avait une photo du petit Damion, batifolant insouciant dans un sous-bois, une fleur à la main. Avec, dans l’angle inférieur gauche, cette phrase, terrible: « When we were one, we made Damion ». Depuis, c’est simple et systématique, je ne peux ouvrir l’un ou l‘autre de ces deux disques sans être pris dans un maelström émotionnel au moins aussi fort que celui provoqué par la vision répétée des dernières scènes du « Mirage de la vie » de Douglas Sirk. C’est pour cette raison qu’un jour j’irai voir Damion à Orlando. En évitant soigneusement Disneyworld.

Bertrand Loutte

(ps : Sur la photo centrale, ci-dessus, c’est Anton, la veille de ses trois ans, qui tient la pochette ouverte de « Bird on the Wire ». J’ai évidemment beaucoup pensé à donner à son petit frère le prénom de Damion, mais sa mère n’y tenait pas vraiment. J’aurai pu, comme Antoine Doinel dans « Domicile conjugal », faire fi de ses réticences et, devant l’employé municipal, imposer solo mon propre choix. Finalement, non. On opta pour Melvin, et depuis tout le monde pense à tort que nous sommes fans du groupe proto-grunge de Aberdeen, vilaines fées hirsutes au-dessus du berceau de Kurt Cobain…)

Tim Hardin - First Love Song

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